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Quand la terre invente des paysages que l'imagination n'aurait pas osés

Islande : un voyage au centre du monde

Il y a des pays que l’on croit connaître parce qu’on en a vu les photos. L’Islande en fait partie — la cascade qui tombe dans la mer, les aurores boréales sur la neige, les geysers qui crachent leur vapeur vers un ciel blanc. Ces images sont vraies. Elles ne disent pourtant presque rien de ce que l’Islande réserve à ceux qui acceptent de quitter la route asphaltée.

Car l’Islande a un intérieur. Un Hinterland de pistes volcaniques, de déserts de lave, de lacs aux couleurs improbables et de gorges que peu de voyageurs européens ont encore foulées. Cet intérieur n’est accessible qu’en été — les pistes F, réservées aux 4×4, n’ouvrent qu’entre juin et septembre selon la météo et l’état du sol. Ce sont elles qui donnent à ce voyage toute sa dimension. Ce sont elles qui transforment un road trip en Islande en quelque chose d’autre : une reconnexion avec ce que la Terre est encore capable de produire, sans filet, sans mise en scène.

J’y suis allée fin juin et début juillet, en plein soleil de minuit. Le temps n’y a pas tout à fait le même sens qu’ailleurs.

Descendre au cœur du volcan

Thrihnukagigur : 120 mètres sous la surface

Tout commence, littéralement, par une descente. À Thrihnukagigur, à une trentaine de kilomètres de Reykjavík, on embarque dans une nacelle de chantier — la même que celles utilisées pour laver les vitres des immeubles — et l’on s’enfonce dans la chambre magmatique d’un volcan endormi depuis 4 000 ans. Cent vingt mètres plus bas, on touche le fond d’un espace grand comme trois cathédrales superposées, dont les parois de basalte irisé de rouge, d’ocre et de violet semblent avoir été peintes par une main qui ne connaissait pas la retenue.

Nulle part ailleurs sur Terre, il n’est possible de pénétrer dans une chambre magmatique intacte. C’est une expérience qui déplace quelque chose en nous – difficile à nommer précisément. On remonte à la surface différent…

Le cercle d'or : des incontournables qui le sont vraiment

Thingvellir, Geysir, Gullfoss

Le Cercle d’Or est incontournable, et il le mérite. Thingvellir, site du premier parlement au monde et faille visible entre les plaques tectoniques eurasienne et nord-américaine, dépasse la simple curiosité géologique — l’endroit a une gravité propre, une manière de rappeler que l’histoire humaine s’est construite sur une Terre encore en mouvement. Pour les plongeurs, la fissure de Silfra offre l’une des rares occasions au monde de glisser entre deux continents dans une eau d’une transparence absolue.

Geysir donne son nom à tous les geysers du monde. Gullfoss tonne dans sa double chute. Mais c’est Bruarfoss, la cascade aux eaux d’un bleu saphir intense que l’on ne s’explique pas tout de suite, qui arrête le plus : elle est hors des circuits habituels, accessible à pied depuis une petite route secondaire, et sa couleur n’appartient à aucun code connu.

La piste F225 et les Hautes Terres

Landmannalaugar : le bout du monde en technicolor

À partir d’ici, la route change de nature. La piste F225 qui mène à Landmannalaugar est l’une des premières leçons de l’intérieur islandais : on traverse des gués à vitesse lente, on sent la voiture chercher son appui dans le courant, et l’on comprend que la piste est en elle-même l’expérience — pas seulement ce qu’elle annonce.

Landmannalaugar est une anomalie douce au milieu d’un paysage volcanique : des montagnes de rhyolite aux teintes de soufre vert, de lavande et de rouille encerclent une plaine de lave noire où des sources chaudes naturelles jaillissent entre les roches. On s’y baigne. On y souffle. Les randonneurs qui s’y aventurent pour plusieurs jours le font sur l’un des sentiers les plus réputés du pays — mais rien n’oblige à aller loin. Parfois, s’asseoir là et regarder suffit.

 

 

À une heure de piste, Gjain est une oasis cachée que l’on découvre après avoir marché dans un paysage de désolation absolue : une petite vallée verte traversée d’une rivière, semée de cascades miniatures et de formations de lave sculptées comme des portails. Un instant suspendu, improbable, dont on repart en se demandant si on l’a vraiment vu.

La côte sud et ses violences douces

Seljalandsfoss, Skogar, Dyrholaey

La côte sud islandaise est une succession de contrastes qui ne se lassent pas. Seljalandsfoss se laisse contourner entièrement — on marche derrière le rideau d’eau, dans l’humidité et l’écume. À quelques centaines de mètres, Gljufrabui se cache dans une fissure rocheuse : il faut franchir un petit gué pour y accéder, et l’on se retrouve seul dans une cathédrale de pierre traversée d’une lumière verticale.

 

Skogafoss tonne, large et blanc, sur une plaine de lave verte. Le village de Skogar conserve quelques maisons recouvertes de gazon — toitures-jardins qui appartiennent à une autre époque, à une autre relation à la terre.

 La péninsule de Dyrholaey, avec ses arches de basalte et sa colonie de macareux qui nichent dans les falaises chaque été, mérite qu’on s’y attarde au-delà du temps prévu.

Et Reynisfjara, la plage de sable noir, avec ses colonnes de basalte hexagonal formées par le refroidissement lent de la lave, pose la question de savoir où finit la géologie et où commence l’architecture.

Le canyon et la région du Laki

Fjadrargljufur, Fagrifoss, Lakagigar

Le canyon de Fjadrargljufur s’ouvre dans la plaine comme une cicatrice ancienne : deux kilomètres de longueur, jusqu’à cent mètres de profondeur, des parois couvertes de mousse verte qui dégoulinent sur la roche noire. On le longe depuis le bord, en regardant la rivière en contrebas trouver son chemin dans la roche. C’est l’un de ces endroits qui ne cherchent pas à impressionner – et qui impressionnent d’autant plus.

La piste F206 mène à Fagrifoss à travers un paysage de lave solidifiée qui ressemble à une mer en colère figée dans le temps. Le gué à traverser pour y parvenir est l’un de ces moments où l’on s’arrête, on juge la profondeur de l’eau, et l’on décide – puis on passe. La cascade, au bout, dans sa gorge de basalte vert, justifie amplement la manœuvre.

La région du Laki est d’une autre nature encore. La route F206 qui traverse les champs de lave issus de l’éruption de 1783 – l’une des plus dévastatrices de l’histoire humain, avec des conséquences sur l’agriculture dans une grande partie de l’Europe- traverse un paysage de désolation fertile que le temps a lentement reverdi. Ici, la piste est longue et le silence absolu. On ne croise presque personne. C’est précisément cela qui lui donne sa dimension.

Le grand est et ses glaces

Skaftafell, Vatnajökull, Diamond Beach, Höfn

Skaftafell et sa cascade de Svartifoss – encadrée de colonnes de basalte noir si régulières qu’elles semblent taillées à l’équerre – marque l’entrée dans le territoire du Vatnajökull, le plus grand glacier d’Europe. On peut marcher jusqu’à son front, cramponner sur sa surface bleue, ou simplement rester là à regarder la glace descendre de la montagne avec une lenteur qui défie l’idée même de vitesse.

La Diamond Beach, là où les icebergs du lagon glaciaire de Jökulsarlon s’échouent sur le sable noir de la mer, est l’un de ces spectacles que l’on n’anticipe pas bien même avec des photos : des blocs de glace translucide, sculptés par la fonte, posés sur le noir du sable, dans la lumière de minuit. Cela dure le temps d’une marée. Puis les icebergs repartent.

À Höfn, en saison, le homard islandais se mange grillé, avec du beurre et rien d’autre. C’est une des meilleures choses que j’aie mangées en Islande

Les pistes du nord et la caldeira

Askja, Hafrahvammsgljufur, Dettifoss

La piste F910, qui mène à Askja depuis la route du désert, est l’une des longues courses de l’intérieur – plusieurs heures sur des pistes de gravier et de sable volcanique noir, avec parfois la silhouette d’un autre véhicule à l’horizon, parfois rien d’autre que le vent. La piste est l’expérience, là encore. Ce qu’elle donne à voir au bout en est la récompense.

Askja est une caldeira. Le lac Öskjuvatn, de 217 mètres de profondeur, est d’un bleu si intense qu’on le croirait colorié. À côté, le cratère Víti – né d’une éruption de 1875 – abrite un lac aux eaux géothermales soufrées, d’une étrange teinte opaline, où l’on peut se baigner. La descente est raide, environ 60 mètres de dénivelé sur un sol souvent boueux et glissant. Mais ceux qui descendent avec précaution trouvent au fond quelque chose d’inattendu – cette douceur tiède au cœur d’un volcan, entourée de parois de cendre, est l’une de ces expériences que l’Islande réserve à ceux qui ont accepté de faire la route.

À quelques heures de route, la cascade chaude de Laugarvellir — sources naturelles à 40°C, nichées dans un ravin — est l’exact contrepoint : on s’y glisse dans l’eau chaude sous une chute tiède, dans un paysage de roches mousseuses, et le temps s’arrête d’une façon différente

Hafrahvammsgljufur – le « canyon oublié » – est moins visité que Dettifoss mais tout aussi saisissant : une gorge profonde que la rivière Jökulsa a creusée dans le basalte, dont les parois verticales tombent dans le vide avec une brutalité tranquille.

 

 

 

Dettifoss lui-même, la cascade la plus puissante d’Europe en débit, impose le silence — pas par la beauté, mais par la force brute. On y reste debout, à bonne distance, et l’on ressent dans la poitrine quelque chose qui ressemble à de la crainte.

Myvatn et ses curiosités géologiques

Krafla, Dimmuborgir, Grjotagja

La région du lac Myvatn est un catalogue vivant de ce que la géologie sait faire quand elle ne se surveille pas. Krafla, zone volcanique active, laisse voir des fumerolles qui s’échappent du sol entre les champs de lave encore fumants de l’éruption de 1984. Leirhnjukur est un champ de lave noire traversé de fissures d’où montent des vapeurs soufrées – on marche sur une croûte fine au-dessus d’une chaleur intérieure que l’on sent sous les semelles.

Grjotagja, grotte thermale aux eaux bleu-vert, a été rendue trop chaude par les éruptions pour s’y baigner – mais on y descend quand même, dans la pénombre, pour voir la lumière jouer sur l’eau immobile. Hverfjall, le cône de tuf qui domine la région, se monte en vingt minutes et offre une vue circulaire sur l’ensemble du bassin volcanique. Dimmuborgir – les « châteaux noirs » – est un champ de formations de lave dont les silhouettes évoquent des ruines de cathédrales, des arches, des tours effondrées. On s’y perd un peu, volontiers.

Un canyon que la photographie a révélé

Le canyon de Studlagil

Studlagil, a été porté à la connaissance du monde par quelques photographies circulant sur les réseaux – et pourtant, il conserve quelque chose d’intact. Ses colonnes de basalte hexagonal, d’un brun-orange chaud, descendent jusqu’à une rivière dont la couleur turquoise tranche avec une netteté presque irréelle.

L’accès se fait depuis le bord du canyon, par un sentier balisé -le site commence à être connu, et il n’est pas rare d’y croiser d’autres visiteurs en haute saison. Ce qui n’enlève rien à la beauté de l’endroit

Dormir autrement

-L’hébergement, en Islande, est une composante du voyage – pas un simple détail logistique. Voici trois adresses qui méritent d’être connues.

Le Retreat at Blue Lagoon, à Grindavík, est l’adresse la plus confidentielle du lagon géothermal – un hôtel de 62 suites construit dans la roche de lave, dont les résidents accèdent à une section privée du lagon à toute heure. Ce n’est pas le Blue Lagoon public, bondé et instagrammé. C’est son exact opposé : l’eau bleue, la vapeur, le silence, sans personne d’autre. Une parenthèse que l’on s’offre en début ou en fin de voyage, quand on a besoin que le temps reprenne une autre cadence.

Le Panorama Glass Lodge, niché dans un fjord de l’ouest à trente minutes de Reykjavík, est une cabane de verre pour deux  chambre entièrement transparente, jacuzzi en terrasse, montagne et mer de l’autre côté. Il n’y a pas de service, pas de restaurant : c’est une adresse d’isolement choisi, de lenteur assumée. On regarde la lumière changer pendant des heures et on comprend pourquoi les Islandais parlent du soleil de minuit comme d’un état d’esprit.

L’Umi Hotel, posé entre Seljalandsfoss et Skogafoss sur la côte sud, est la troisième adresse. Construit sur une ancienne ferme islandaise, il n’accueille que 28 chambres, avec une vue directe sur l’Eyjafjallajökull et la mer. Son restaurant nordique-japonais travaille les produits locaux avec une précision rare dans cette région. C’est l’hébergement d’exception que l’on trouve sur la route – là où l’on ne s’attendait pas à bien dormir.

Préparer, anticiper, se laisser surprendre

Ce que l'Islande demande

L’Islande intérieure ne se fait pas à la légère. Les pistes F exigent un 4×4, une météo favorable, et une vraie anticipation des distances -certaines journées comptent plus de quatre heures de piste pour une poignée de sites. Les hébergements dans les zones reculées sont rares et affichent complet très tôt en saison. Et la lumière permanente de juin-juillet, aussi belle soit-elle, redistribue les heures d’une façon qui demande quelques jours d’acclimatation.

Tout cela se prépare. Un itinéraire en Islande, pour être autre chose qu’une succession d’arrêts sur une route balisée, se construit avec soin – en tenant compte des saisons, des conditions d’accès, de ce que l’on vient chercher ici.

 

 

Si quelque chose dans ces pages a éveillé l’envie d’une Islande à votre image – celle des pistes du nord et des canyons perdus autant que celle des lodges de verre – c’est exactement ce type de voyage que je construis.